Déclaration de principes de l'  Association des parents d'élèves du lycée Carnot.


Nous avons signalé l'année dernière la création d'une association des parents d'élèves du lycée Carnot. L'idée qui a présidé à cette création a été de donner aux pères de famille la possibilité et par suite le désir de s'occuper de l'instruction de leurs enfants plus qu'ils ne l'avaient fait dans le passé. C'était un éveil de l'esprit de liberté et d'initiative individuelle qui a tant de peine à se développer dans notre pays. Aussi cette création suscita t'elle tout d'abord des méfiances. On pouvait craindre que de semblables associations ne fussent animées d'intentions hostiles à l'Université. On s'imagina assister à la naissance de "syndicats de parents", à la constitution de "comités de surveillance" prêts à entrer en lutte contre les Proviseurs. Heureusement le recteur, M. LIARD, animé des intentions les plus libérales, sut comprendre l'utilité des groupements des parents d'élèves d'un lycée donné. Il voulut bien reconnaître l'existence de l'association récemment fondée et autoriser le proviseur du Lycée Carnot à entrer en relations avec elle. Ces relations pendant tout le cours de l'année dernière ont été parfaitement courtoises et cordiales. Au cours de l'assemblée générale de l'association, qui a été tenue hier dans l'atelier de son président, le peintre Dubufee, le secrétaire général de l'association, le docteur GALLOIS, a énuméré la série de voeux qui ont été soumis par elle à la bienveillante attention du Proviseur. De ces voeux, les uns ont été admis sans difficultés, d'autres n'ont pu l'être ; mais l'impression est que l'impossible d'hier sera le possible de demain.

    Un peu d'insistance d'une part, paraîtra tout de suite, c'est que dans la paix civile, dans la pleine liberté républicaine, dans le règne du droit qui chaque jour élimine un peu plus d'arbitraire, de grandes choses sont en train de s'accomplir: une grande puissance s'en va, une grande puissance arrive. La monarchie est partie, la théocratie fait ses paquets . (rires et applaudissements) Le cléricalisme, chez nous et chez les autres peuples, n'est guère que le résidu des partis réactionnaires. Les puissances d'autrefois se sont effondrées, et je ne vous dirai pas la faillite de l'aristocratie : la Révolution Française s'est chargée de la liquidation. A l'aristocratie a été substituée la bourgeoisie, qui a été au pouvoir par la Révolution. L'apparition de la bourgeoisie avait donné lieu à de grandes espérances, je ne veux pas la critiquer, car il faut avoir consciente de notre infériorité : nous sommes des bourgeois, les uns par le hasard de la naissance, les autres par le courage qu'ils ont montré pour améliorer leur situation sociale. J'ai dit : une grande puissance arrive; c'est la démocratie, et par là j'entends non seulement les salariés proprement dits, mais aussi la bourgeoisie laborieuse. La bourgeoisie actuelle a un grand rôle à jouer. Oh! nous ne méconnaissons pas les nobles efforts de nos pères de 1848. Mais par peur du socialisme, aux dures épreuves de 1849 et de 185O, une partie de la bourgeoisie française s'est rejetée dans le camp de la monarchie et de la dictature. Cette faute a été expiée par l'invasion et la guerre civile. Depuis la bourgeoisie a réfléchi, elle s'est reconquise et elle s'est retrouvée classe dirigeante dans le sens le plus noble et le plus désintéressé. Il y a beaucoup à faire. De grandes choses sont préparées, et déjà une oeuvre grandiose s'annonce dont nous ne sommes pas les auteurs et que nous avons le devoir d'aider selon nos moyens. C'est à cette oeuvre que je vous convie. (App1audissements ).

    Nous entendons dire que les classes ouvrières sont inorganisées, inéduquées, indisciplinées. Cette faiblesse des classes ouvrières constitue une accusation contre ceux qui ne les ont pas éclairées. Nous devons réparer cette faute. Il ne nous convient pas toutefois de nous poser en éducateurs : nous devons enseigner, mais apprendre en même temps. Et voici notre programme. Nous voulons délivrer la France de toutes les tyrannies, de la tyrannie de classes comme de toutes les autres. Nous voulons le droit, la liberté et la justice, même pour nos adversaires. Nous voulons des réformes dans la paix, non seulement dans la paix extérieure mais aussi dans la paix intérieure, car il n'y a de réforme possible que dans la paix civile , et si nous tenons tant au maintien de l'ordre dans la rue, c'est parce que nous savons que la réaction aurait seule quelque chose à gagner des troubles. C'est par le maintien de la paix civile qu'il nous arrive parfois de faire encore des concessions à nos adversaires, persuadés que nous sommes que la liberté fera son oeuvre. Notre politique est simple. Nous prétendons que l'avènement de la démocratie ne doit pas demeurer un vain mot. Les masses ouvrières ont des droits qui ont été méconnus, et il est de notre honneur de les installer dans des droits nouveaux. Nous le ferons progressivement, d'une volonté énergique, et avec une méthode qui ne faillira pas.

    Qui nous sommes, enfin? Nous sommes les fils de ceux qui ont fait la Révolution, qui l'ont payée de leur sang et dont on a essayé de ternir la mémoire. Nous nous disons les fils des hommes qui ont fondé la France moderne, et ce que nous voulons, c'est que par la République la France moderne continue. (Cette péroraison a été saluée par une double salve d'applaudissements et par des cris répétés de "Vive la République! " )